Écrire dans son lit ! La créativité et l’inconscient

Aimez-vous comme moi prendre votre petit-déjeuner et lire dans votre lit depuis l’adolescence ? Nous avons tous au moins passé quelques nuits à lire jusqu’au petit matin pour finir un roman qui nous fascinait. Comme une suite logique à cette habitude et plaisir, il y a quelques années maintenant, je me suis mise à écrire dans mon lit dès le réveil. Je fais un thé, cale mon ordinateur sur une petite table de lit et commence ainsi ma journée.

Écrire tôt, avant que le monde ne se réveille, et dans mon lit, offrant une position plus confortable dans le calme de ma chambre, m’aide à rester reliée avec l’univers que j’ai laissé la vieille. Écrire ne me semble pas obéir aux mêmes lois que d’aller travailler dans une entreprise. Je ne ressens pas le besoin de prendre une douche, de déjeuner, de m’habiller pour écrire, au contraire, rester le plus près possible du monde du sommeil me semble être le meilleur chemin vers ma créativité.
Dans un essai datant de 1951, Objets transitionnels et phénomènes transitionnels (Transitional Objects and Transitional Phenomena), D. W. Winnicott, pédiatre et psychanalyste écrit : « C’est dans la mise en rapport de la réalité intérieure et de la réalité extérieure ; qui est aussi l’espace entre les gens – ou l’espace transitionnel – que les relations intimes et la créativité se font ». Winnicott s’intéresse à l’enfance et la construction de l’individu, mais ce concept de zone intermédiaire fait sens pour l’auteur que je suis. Freud ne prônait-il pas la position allongée du patient dans la psychanalyse afin de faciliter le lâcher-prise et libérer l’inconscient ?  Inconscient qui surgit  toujours par surprise, quand le patient cesse de contrôler ses propos et ses pensées.

Pour écrire, je dois me rendre dans un espace qui n’est ni un lieu concret, ni une pièce, mais bien un état psychique qu’au réveil, il me semble, je rejoins sans obstacle ou difficulté. Ainsi, chaque matin, je glisse dans mon monde et écris mes 1000 mots (un minimum que je m’impose quand je commence la phase d’écriture d’un projet), sans heurts.

À cause de ma propre pratique, je me suis intéressée aux pratiques d’écrivains que je connaissais et me suis rendu compte que nous n’étions pas nombreux à écrire dans notre lit. Je suis donc remontée plus loin et me suis intéressée aux auteurs du passé. J’en ai trouvé quelques-uns avec parfois image à l’appui. Voici leur nom et les raisons pratiques qui les ont poussées à écrire dans leur lit.

 

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Bien qu’elle ait été photographiée maintes fois en train d’écrire devant un petit secrétaire, Edith Wharton, passait ses matinées dans son lit à écrire, équipée d’un encrier, son petit chien à ses côtés. Elle remplissait des feuilles qu’elle laissait tomber sur le plancher jusqu’à l’heure du déjeuner. Sa femme de chambre venait ensuite ramasser les copies et les envoyait à un secrétaire pour les taper à la machine. Edith Wharton préférait écrire dans son lit pour ne pas avoir à s’habiller dans des vêtements qu’elle trouvait inconfortables. Le port du corset, robe à paniers et nombreux jupons étaient de rigueur pour les femmes de cette époque.

Lontemps j'ai imprimé de bonne heure...

Marcel Proust, sans doute l’écrivain le plus connu pour cette pratique, écrivait dans sa chambre, allongé dans son lit de fer. Les murs de la pièce étaient recouverts de liège pour l’isoler du bruit de la rue (n’oublions pas que le Paris du tournant du siècle était horriblement bruyant) et il avait fait sceller ses fenêtres  pour se protéger de la poussière, Proust souffrait d’asthme depuis son enfance. À la recherche du temps perdu a été presque entièrement écrite dans un lit.

 

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Lors d’un entretien pour le New York Times en 1902, Mark Twain, déclarait : « J’ai cru pendant longtemps que je ne pouvais écrire que dans ma maison d’Elmira (État de New York) où j’avais l’habitude de passer mes étés, mais j’ai dû changer d’avis, car je me suis rendu compte que je pouvais écrire n’importe où. Mark Twain n’avait pas besoin d’un bureau pour écrire, il écrivait dans son lit la plupart du temps, fumant : « Essayez d’écrire dans votre lit, vous verrez. Je m’assois, pipe à la bouche et une planche sur les genoux et j’écris. Ça facilite le flot des pensées et la position nécessite peu d’efforts aux doigts pour que les mots apparaissent sur le papier. »

Référence : How Mark Twain Writes in Bed. The New York Times, April 12, 1902.

Colette au début de sa carrière écrivait sur une petite table dans sa chambre (enfermée à clé par son mari selon quelques rumeurs qu’elle a niées). Devenue célèbre, elle a continué à écrire dans sa chambre et à la fin de sa vie, souffrant d’une arthrose de la hanche qu’on ne savait pas alors opérer, elle est passée de la table à son lit, regardant par la fenêtre le jardin du Palais-Royal. En effet, à partir de 1939, Colette est condamnée à une immobilisation progressive, qui devient complète en 1946. Elle ne se déplaçait plus qu’en fauteuil roulant.

 

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Truman Capote travaillait allongé. Dans un entretien pour la revue Paris Review, The Art of Fiction No. 17, à la question : quelles sont vos habitudes d’écrivain ? Truman Capote répond avec humour : « Je suis un auteur absolument horizontal. Je suis incapable de penser si je ne suis pas allongé dans un lit ou sur un canapé, une cigarette et un café à la main. J’ai besoin d’inhaler et siroter alternativement. »

Au-delà de ces raisons pratiques ou subjectives, d’une connection nécessaire avec un espace de créativité, écrire dès le matin est une pratique avantageuse pour l’auteur d’aujourd’hui (à moins que l’on ne préfère veiller la nuit) car alors, cela lui permet de continuer sa journée (Aller au travail, s’occuper des tâches quotidiennes… ) avec la satisfaction d’avoir accompli ce qu’il aime le plus au monde, peu importe ce que le reste de la journée apportera de bon ou de mauvais.

Et vous, où écrivez-vous et quand ? Et pour quelles raisons ?

12 thoughts on “Écrire dans son lit ! La créativité et l’inconscient

  1. Bregman

    Au début, j’écrivais au lit sur des carnets. Ensuite, pour gagner du temps à la saisie sur ordinateur, j’ai abandonné cette habitude. Mais j’y suis revenu depuis que j’ai une tablette 😉
    Depuis, j’écris souvent en position semi-allongée. Au lit, plutôt la nuit… mais aussi sur un canapé, la journée 😉
    Simple question : serions-nous des privilégiés ? 😉

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    1. chrisimon Post author

      Merci Charlie pour ce partage. Vive la tablette ! Il semble qu’en effet nous sommes un petit club d’auteurs qui aiment écrire dans leur lit. C’est une position beaucoup plus confortable que d’être assis à un bureau. Et si on ouvrait une page Facebook des auteurs qui écrivent et lisent dans leur lit ! Bonne écriture.

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      1. Bregman

        Ce serait rigolo !
        Laissons passer l’automne. Ce serait alors une bonne occasion d’annoncer l’arrivée de l’hiver 😉
        Je suggère une hibernation pour tous les membres du groupe, avec publication des manuscrits au printemps 😉

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  2. Dingue de livres

    Merci pour cet article au sujet original. Je trouve en plus que les photos choisies ont un charme particulier.On voit rarement les écrivains allongés de cette façon.pour ma part, j’écris dans les deux positions , tout dépend de mon humeur.Par contre la lecture reste toujours un plus grand plaisir lorsque je suis allongée.

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    1. chrisimon Post author

      Ha Ha ! Je suis bien d’accord, lire allongée est un bien plus grand plaisir. Merci pour ta visite.

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  3. Jean Pierre Misset

    C’est dans la différence qu’on se découvre semblables…

    Je suis infoutu d’écrire au lit, ou du moins les signes tremblotants dont j’arrive à couvrir mon calepin sont indéchiffrables. Si l’inspiration arrive dans ce lieu feutré, je fais appel à un dictaphone. La suite est technique.
    Je n’ai pas de routine, je ne suis qu’un débutant… lorsqu’une idée naît quelque part entre mes oreilles, je suis n’importe où: au super marché (la jolie blonde est précisément le personnage qui me manquait), au jardin (ce nuage, cette senteur ), ou sur la route (quelle agressivité, ce c…). Alors j’écris dans ma tête. Et dès que possible, je matérialise: dictaphone, moleskine, cahier d’écolier ou PC, c’est selon, pour 300 signes ou 6000, espaces compris, il n’y a pas de règle (ça viendra?).

    Il reste l’aspect rationnel: la posture allongée permet une meilleure irrigation du cerveau, et met le coeur au niveau du cerveau. Métaphore?
    Je vais quand même essayer de passer un peu plus de temps au lit, on ne sait jamais!

    Amicalement,
    Jean Pierre

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    1. chrisimon Post author

      Tu nous feras un retour de tes essais ! Bonne écriture et merci de ta visite, Jean-Pierre.

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  4. Jacky

    MErci pour cet intéressant article.
    Personnellement je n’écris pas dans mon lit car je préfére le clavier de mon Pc (pas celui des portables) mais j’écris toujours de préférence au réveil. Bien avant que le monde et le soleil ne se lève. Vers 4h30 / 5h du matin, pour moi l’inspiration et les mots coulent à flot après une nuit de sommeil.

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    1. chrisimon Post author

      Merci, Jacky, pour ta visite et ton commentaire. Il m’arrive d’écrire à cette heure là aussi ! Bonne écriture. Chris

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  5. Carville Karine

    Au lit, cela m’est arrivé lors d’une immobilisation forcée et prolongée. J’ai été jusqu’à tester un logiciel vocal qui me permettait de ne pas toucher à mon clavier pour écrire. Mais le logiciel faisait beaucoup d’erreurs et j’ai détesté prononcer mon texte à haute voix quand il y avait du monde chez moi. Je suis donc bien vite revenue à mon Word et tapé au lit. L’expérience était sympathique.
    Pour ma part, j’écris là où je me trouve du moment que je puisse m’isoler du monde extérieur avec ma playlist et mon casque.

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    1. chrisimon Post author

      Merci Karine de paratger tes expériences. Moi aussi j’écris là ou je me trouve, mais le lit reste mon endroit favori et la position horizontale aussi !

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