Le livre numérique est-il la renaissance du roman-feuilleton ?

Episode 1 roman-feuilleton     Origine de feuilleton ?

C’est d’abord un espace. Le bas d’une page ( qu’on appellait un feuilleton ) de journal ouverte à la société, aux lecteurs, aux critiques et ensuite aux écrivains qui ont commencé au début du 19e siècle à publier quotidiennement des histoires avec une suite… Ainsi est née l’expression “roman-feuilleton”.

 

Episode 2 roman-feuilletonLe roman-feuilleton, qu’est-ce que c’est ?

C’est un roman dont la publication est faite par épisodes dans un journal dans le feuilleton d’une page de journal. Souvent, ce roman a aussi été écrit au rythme de publication journalière. C’est une catégorie de roman qui se définit donc par sa forme et non par son genre. Un roman-feuilleton peut être un roman d’amour, d’aventures, voire fantastique, un policier ou un roman érotique. Les Mystères de Paris d’Eugène Sue  publiés en 90 épisodes dans le Journal des débats du 19 juin 1842 au 15 octobre 1843, sont considérés comme le premier roman-feuilleton.

 

Episode 3 roman-feuilletonQui sont les feuilletonistes ?

Un feuilletoniste est un auteur de roman-feuilleton. Ils sont nombreux. Au 19e siècle, la presse ayant besoin de remplir ce bas de page (qui petit à petit s’est ouvert à la publicité), nombreux auteurs écrivent pour ces journaux afin de gagner leur vie : Eugene Sue avec Les mystères de Paris, Pierre Alexis Ponson du Terrail publie en 1857 dans le journal La Patrie la première œuvre du cycle des « Drames de Paris », L’Héritage mystérieux. Son héros, le populaire Rocambole, d’où l’adjectif « rocambolesque » prend son origine, va désormais qualifier des événements ou des péripéties incroyables. On retrouve aussi Alexandre Dumas avec Les trois Mousquetaires et Les contes de Monte Cristo, Balzac, Zola

Mysteres de Paris Eugene Sue

Episode 4 roman-feuilletonLes caractéristiques du roman-feuilleton

Le roman-feuilleton est un roman à péripéties et à suspens, il est écrit dans l’idée qu’il y a une suite. Le lecteur est donc laissé au milieu d’une action ne sachant pas comment elle va tourner, ce que l’on appelle aujourd’hui dans le langage des séries TV : le cliffhanger, très utilisé dans les scénari de séries. Le roman-feuilleton était souvent très long et l’actualité pouvait intervenir, du fait que l’actualité se trouvait sur la même page, côte à côte avec la fiction, la frontière entre réalité et fiction était mince, voire poreuse. La caractéristique peut-être la plus intéressante se trouve dans la quotidienneté périodique, le temps de lecture est équivalent au temps du roman. Ces caractéristiques se retrouvent aujourd’hui dans les séries TV devenues aussi populaires que l’étaient les feuilletons jusqu’à la moitié du XXe siècle.

 

Episode 4 roman-feuilletonDe la littérature au cinéma

Un grand nombre de ces romans a été adapté au cinéma dans les premières heures de la cinématographie puis dans au cinéma parlant. L’écriture cinématographique a donc été influencée par les structures du roman populaire, de ce fait par le roman-feuilleton. Aujourd’hui encore les romans sérialisés sont adaptés au cinéma ou à la télévision : The Hunger Games, Le seigneur des anneaux, Harry Potter…

 

Episode 5 roman-feuilletonDu cinéma à la télévision

L’apparition de la télévision et des régies publicitaires dès les années 50, a poussé  les chaînes de télévision à produire des feuilletons souvent adaptés des classiques français ou américains selon les marchés. Le feuilleton aussi bien que la série TV d’aujourd’hui sont basés sur une écriture réaliste et de la péripétie. Un savant mélange reflétant le monde dans lequel nous vivons et en même temps, une fictionalisation de celui-ci. Il suffit de regarder certaines séries américaines pour s’en rendre compte. C’est ce mélange de réalité et de fiction qui permet au téléspectateur de s’identifier et en même temps de s’évader de son quotidien.

 

Episode 6 roman-feuilletonRetour à la case départ, la littérature.

Si le roman-feuilleton s’est essoufflé entre les deux guerres, il n’est pas mort. Aux États-Unis Stephen King a publié en 1996 sur le net un roman intitulé The Green Mile (La ligne verte paru en 1999 en France) puis l’a rassemblé en volumes chez un éditeur. En 2004 en France, Martin Winckler a publié sur internet un feuilleton en 54 épisodes, les cahiers Marcoeur, qui a été ensuite publié en volumes. Le format revient en force grâce aux auteurs indépendants aux États-Unis qui y voient un moyen de fidéliser leurs lecteurs, mais qui sans doute ont été influencés à la fois par l’expérimentation de Stephen King et par les auteurs français du 19e siècle devenus aujourd’hui des auteurs classiques. Le sérialisation de l’œuvre de Hugh Howey, Wool, ou de Yesterday’s Gone écrit par Sean Platt et David Wright démontre qu’il y a un public de lecteurs pour le roman-feuilleton, si ces oeuvres sont traduites et publiées en France par de grands éditeurs, elles sont autoéditées aux États-Unis et ont conquis des millions de lecteurs. Le numérique s’adapte très bien au format roman-feuilleton puisqu’il permet une liberté de format, de genre et de longueur. En 2013, j’ai publié Lacan et la boîte de mouchoirs, une série psy, feuilletonant, à raison d’1 épisode par mois en livre numérique. Chaque épisode faisait entre 15 et 17 pages, pas suffisant long pour en faire un livre imprimé, je rassemblais les épisodes (entre 5 et 7) par saison afin de les éditer en version brochée pour les lecteurs qui préfèrent lire sur papier.

Le numérique est en plein essor économique comme l’étaient les journaux au 19e siècle. Le numérique ce n’est pas seulement le livre, il englobe différents médias : l’image et le son. Au regard de le sérialisation des productions audiovisuelles ou web, le roman-feuilleton en livre numérique a de l’avenir. Assez satisfaite de ma première expérience, Lacan et la boîte de mouchoirs qui continue de conquérir de nouveaux lecteurs chaque mois, je lance une nouvelle série, Brooklyn Paradis, j’espère aller le plus loin possible avec les personnages et la situation.

Brooklyn Paradis saison 1de Chris Simon

Le sérialisation permet d’un côté aux auteurs d’acquérir les compétences littéraires et techniques, de réinventer une nouvelle forme comme l’avaient fait les feuilletonistes du 19e siècle, de l’autre elle permet aux lecteurs de poursuivre très longtemps les personnages qui leur sont chers afin de mieux appréhender la société dans laquelle ils vivent.

Voyez-vous d’autres avantages ou qualités à la sérialisation ? N’hésitez pas à les partager dans les commentaires.

à voir :

Marie-Eve Thérenty est professeur de littérature française à l’université Montpellier III et directrice du centre de recherche RIRRA 21, elle présente les romans-feuilletons très en vogue au XIXème siècle.

6 thoughts on “Le livre numérique est-il la renaissance du roman-feuilleton ?

  1. Ghaan l'écrivain alchimiste ^-^

    Merci pour cet article! Comme marie, je pense que cela aide l’auteur à moins se fatiguer. Cela doit être réconfortant d’avoir le retour des lecteurs au fil de l’écriture!
    Après, mon problème est que je retravaille sans cesse. Le début d’une histoire est influencée par sa fin…
    Il y a aussi le manque de confiance en soi. Sortir le 1er épisode implique d’etre capable d’écrire la suite au rythme attenlu. Grosse flippe! Oo du coup j’écris tout et je ferais la correction au fil de l’eau. Je reve d’être capable d’écrire au fil de l’eau en m’inspirant de l’actualité et des retours des lecteurs…
    Et oui, certains genres se pretent mieux. Mais en fait pas tant que ça! De nos jours, nous pouvons nous inspirer des séries télé et tout a été fait! De la romance, du school life, du déjanté, etc.
    Vogler définissait les épisodes comme un mini arc dans un arc plus vaste. Chaque épisode doit avoir des enjeux clairs au début qui trouveront une résolution à la fin avec quelques indices sur le fil rouge.
    Je suis toujours admirative des séries comiques américaines qui réussissent ce tour de passe passe à merveille avec des intrigues qui se noue et se dénouent très vite. Pas besoin ici d’arreter en pleine action. Finalement, un walking dead est il vraiment une série? La saison a plus de corps narratif que l’épisode.
    Alors qu’un scrub, un malcom ou un community (ou n’importe quelle série policière) ont une fin bouclée et satisfaisante. Et on y revient tout autant. Mais l’exercice me semble plus compliqué qu’écrire un roman à cliffhanger en coupant au bon endroit…
    Bref un excellent exercice pour la plume.

    Et puis marketinguement parlant (ok c’est pas très français ça!), l’épisode augmente notre présence en ligne, on peut jouer avec la gratuité pour générer du trafic et last but not least: augmenter ses revenus.
    Merci donc de partager ton savoir avec nous car nous devrions peut être tous tenter le coup 😉

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    1. chrisimon Post author

      Merci pour ta visite L’alchimiste et tes remarques. Il y a un autre phénomène dans le fait d’écrire une série, le développement des personnages sur le temps, comme le temps de la vie quoi, et ça, c’est pour moi très important. Les séries TV sur un temps long comme Les Sopranos (8 ans d’écriture et d’épisodes) permettent de jouer entre le temps de la fiction et le temps de la réalité. Les grands romans du 19e sont basés sur ce même phénomène. Ils étaient écrits sur plusieurs mois et publiés en feuilleton au jour le jour ou de façon hebdomadaire. Regarde la série Seinfeld. Jerry Seinfeld est très fort pour developper un épisode en 1/2h sur le modèle que tu décris : Chaque épisode doit avoir des enjeux clairs au début qui trouveront une résolution à la fin avec quelques indices sur le fil rouge. Bonne journée. Chris

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  2. Marie an Avel

    Bonjour,
    Excellent article qui fait clairement le tour du sujet. J’ai découvert votre travail il y a peu et je trouve votre façon de publier très en accord avec notre époque (même si cela existait dans les journaux au XIXème siècle). Le principe m’intéresse parce que je trouve que l’écriture d’un roman (si on veut lui donner le meilleur de notre plume) prend beaucoup de temps, des mois, des années parfois. Il y a donc des moments de doutes importants, il faut développer de grandes capacités d’endurance, il arrive que certains personnages qui jusque- là étaient en retrait prennent tout à coup de l’importance au chapitre 7, etc., pas question de les refouler. Je vous dis cela parce que l’idée m’attire pour certains de mes travaux déjà bien avancés et que le moment du partage avec le lecteur est un rendez-vous important dans le métier d’auteur. Ce qui me freine c’est le genre des séries qui parcourent la toile aujourd’hui, ce sont souvent des histoires policières, des thrillers ; je ne suis absolument pas fan de cet univers et n’écris évidemment pas ce genre d’histoires. Mais je vais étudier l’idée et vous remercie pour les articles de qualité que vous écrivez et partagez ; toutes ces réflexions autour de la publication numérique que font régulièrement quelques auteurs indépendants – comme vous – sont des phares dans la traversée houleuse et périlleuse que sont l’écriture et la publication d’un livre. Bonne journée !

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    1. chrisimon Post author

      Bonjour Marie, merci pour ce retour. C’est vrai que les thrillers et histoires policières s’adaptent bien à ce format de la série et du feuilleton, il y a une tradition en France avec Frédéric Dard, Simenon, cependant une série qui ne serait pas policière est tout à fait possible. La première série que j’ai écrit Lacan et la boîte de mouchoirs se passe dans le cabinet d’un psy et n’a rien à voir avec les genres cités plus haut. Tout est possible ! Bonne continuation et bonne écriture.

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