#RaysDay Un avant-goût de Lacan et la Boîte de Mouchoirs – SAISON 3

Je participe de nouveau au Ray’s Day cette année. Comme je suis en train d’écrire la Saison 3 de Lacan et la boîte de mouchoirs, dont la version intégrale sortira  le 7 novembre 2015, je vous propose un indédit : le début de la Saison 3.

Fêtons la lecture le 22 août 2014

Fêtons la lecture le 22 août 2015

 

(Les abonnés de ma Newsletter ont déjà reçu la séance 1, un des nombreux avantages de s’abonner au Grand Divan)Untitled design

 

Résumé : fin de la Saison 2, Judith rencontre Christopher lors d’un voyage à New York. Alors qu’elle évoque avec Hervé Mangin (son psychanalyste) cette rencontre inattendue, ses espoirs et doutes sur une relation possible, celui-ci s’endort, quand une femme fait intrusion dans le cabinet et hurle : Je suis sa mère.

Lacan et la boîte de mouchoirs – Saison 3

Séance 1 (pages 1 à 7)

— Je suis sa mère, répète la femme à tue-tête.

Elle porte une robe à fleurs dans laquelle son corps savamment boudiné imite la chenille et contre lequel un petit sac en cuir couleur mastic, suspendu à son épaule, se balance. Elle pose ses deux énormes yeux marron sur moi, bouche ouverte.

— Je cherche le docteur Mangin.

Elle me fait penser à un autocuiseur en début de pression quand la soupape hoquette plusieurs fois avant de siffler en continu, relâchant des mots à la place de jets de vapeur. J’hésite, un peu étonnée qu’elle l’appelle docteur.

— Il est là.

Je pointe du doigt Hervé Mangin, yeux clos. Les cris de cette femme ne l’ont pas réveillé. Stupéfiant. J’ai remarqué ces derniers temps, depuis sa disparition en fait, qu’il n’était plus… comment dire… il est moins… concentré, attentif… moins réactif aussi… un peu mou, même.
La femme ferme la porte derrière elle et fait quelques pas vers moi. Elle est trop jeune pour être la mère d’Hervé Mangin, ou alors elle l’a eu à quinze ans.

— Excusez-moi, mais vous êtes la mère de qui ?

Elle ne me répond pas, s’approche du psy, dont la tête penche délicatement sur son torse. Il a arrêté de ronfler, sans pour autant être sorti de son sommeil. Il dort aussi profondément qu’une pierre.

— C’est lui ?

— J’espère…
Elle fait une grimace, sa bouche part en travers puis revient à l’horizontale.

— Qu’est-ce qu’il a ?

— Il dort.

— Vous l’avez endormi ? Ça vous arrive souvent d’endormir un psychanalyste ?

Elle se plante devant lui, le considère mi-sceptique, mi-excédée

.
— C’est le docteur Mangin, vous en êtes sûre ?

— Dans une autre vie peut-être pas, mais dans celle-ci, c’est définitivement lui ou bien, je ne suis pas Judith Bernheimer, non plus.

— Je ne le voyais pas comme ça. Qu’est-ce que vous lui racontiez ?

Son ton accusateur me déplaît et me sort de ma zone de confort. Je bégaye.

— Je… je ne…
— Vous ne savez pas ? Vous faites partie de ces gens qui sont des “ça” énormes, sans aucun contrôle, vautrés jour et nuit dans leur inconscient comme dans un bain de boue.

Elle a baissé le volume d’un cran bien que sa voix continue de porter comme si je me trouvais à trois cents mètres de distance. Elle m’interroge. Elle me prend pour quelqu’un d’autre, son employée ou sa fille…

— Vous épuisiez ce brave homme avec quelles salades ?

Ma vie, une salade. Elle ne manque pas de culot et d’arrogance, cette femme.

— De fil en aiguille, j’en suis venue à parler de ma dernière rencontre.

— Vous êtes amoureuse ?

— C’est possible.

— Possible ? Tous ces gens qui doutent de leurs sentiments font le beurre des voyantes et des psychanalystes et encombrent leur officine.

Voilà maintenant qu’elle me prend pour une étagère ou un meuble quelconque.

— Vous le payez combien pour raconter votre dernière conquête ?

— Cinquante-cinq euros. Pas vous ?

— Apparemment cette somme n’est pas suffisante pour maintenir ou captiver son intérêt ! Augmentez-le !

Je me lève. Je sens que je ferais mieux de partir avant qu’Hervé Mangin ne se réveille, qu’il se débrouille avec sa patiente.

— Dans les années 70, Jacques Lacan prenait six cents francs les dix minutes et il paraît même qu’il mangeait et se curait les ongles pendant les séances.

— En dollars, ça fait combien ?

— En dollars, je ne sais pas, mais en euros d’aujourd’hui, ça fait cent cinquante, cent cinquante euros les dix minutes.

Elle tente de m’impressionner. Elle ignore qu’à New York, c’est le tarif minimum pour une séance. Elle se poste devant moi. Cherche-t-elle à me barrer le passage ?

— N’allez surtout pas croire que les psychanalystes s’intéressent aux femmes amoureuses. Ils aiment les problèmes, les gras et pathologiques problèmes dont les gens ne savent plus comment se débarrasser. Ils aiment croire ou vous faire croire qu’avec leur aide, vous pouvez les résoudre, et plus c’est difficile et plus ils vous le font payer.

— Il a décroché le gros lot avec vous.

C’est parti tout seul. Je n’ai pas pu me retenir. Le comportement de cette femme m’irrite depuis un moment et Hervé Mangin qui ne réagit pas. J’espère au moins qu’il ne fait pas semblant de dormir et me laisse la charge de me dépatouiller avec elle.

— Détrompez-vous. Je ne suis pas une de ses patientes.
Je la regarde, interloquée, me demande ce qu’elle fait là, alors, dans son cabinet. Une de ses ex ? Une jalouse, peut-être dangereuse ? Je ramasse mon sac, prends ma veste, la contourne la laissant coite devant mon fauteuil vide. Elle ne s’y assoit pas, mais éprouve le besoin de s’expliquer et reprend vite la parole.

— Je lui ai envoyé ma fille qui a des problèmes, de sérieux problèmes… Elle ne m’aime pas. Comment ne peut-on pas aimer sa mère, hein ? Je vous le demande. Celle qui vous a mise au monde, qui vous a nourrie, qui vous a donné la vie…

— Demandez-lui quand il se réveillera.
Elle passe derrière le bureau d’Hervé Mangin.

— Lui ? Apparemment, il ne trouve pas de solutions, car il se débarrasse de ma fille.

Elle scrute son bureau comme si elle y cherchait un indice, une preuve de notre existence.

— Comment ça ?

— Il ne peut pas la traiter. Incompatibilité, soi-disant. Il recommande un collègue. Eh oui, en plus d’être chers, les psychanalystes choisissent leurs clients.

— Il vaut mieux avoir un psy compatible.

— Qu’est-ce que vous en savez ?

On entend un énorme fracas. Je me retourne. Hervé Mangin est affalé de tout son long sur la moquette de la même couleur que sa chemise. Peut-être a-t-il eu un arrêt cardiaque ? Inquiète, je décide de le signaler à son assistante, d’autant plus que cette femme me rend folle et que j’y vois une opportunité de m’en débarrasser.

Je pose ma main sur la poignée, pousse la porte du cabinet. Hervé Mangin ouvre les yeux, effaré comme un somnambule qui se réveillerait au volant de sa voiture. Ni une, ni deux, je m’éclipse de la pièce, laissant la porte ouverte et je l’entends lui demander à peine réveillé :
— On se connaît ?

 

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Saison - Lacan et la boîte de mouchoirs couverture

 

Disponible à partir du 7 novembre sur Kindle, Kobo, Fnac et Apple

Les tribulations d’une lectrice propose toute la journée des portraits d’auteurs desquels elle a lu les livres et qu’elle aime, j’en fais partie : Portrait d’auteur

Pour découvrir les autres participants et les lire, rendez-vous sur Ils participent au Ray’s Day

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