Frederic Dard

Sur la piste de Frédéric Dard, dare-dare

Tout a commencé par ce e-mail d’un lecteur à propos de Brooklyn Paradi$ que j’ai reçu il y a une quinzaine de jours :

Ce livre m’a plu énormément (je l’ai lu 2 fois ce qui ne m’est jamais arrivé!). Je pense que vous pouvez être le second San Antonio. Il serait dommage que vous ne poursuiviez pas dans la même veine.

J’apprécie. Je l’ai remercié et rassuré, je continue. La saison 2 arrive le 24 mai.
Ce e-mail qui m’a fait un grand plaisir, n’aurait pas eu autant d’impact, si je n’avais découvert quelques jours auparavant un petit square dans Montmartre au nom de Frédéric Dard, l’auteur de la série des San Antonio. Le monde est bien fait. Cette découverte m’avait surprise, car je me promène souvent à Montmartre, c’est ma marche favorite. De chez moi, il faut une heure pour monter la butte et la descendre peu importe quel chemin je prends. J’essaie toujours de prendre un chemin différent. J’étais avec mon amie Margaret de New York (à qui j’ai dédicacé la série, encore un signe). Nous marchions sans but, si ce n’est celui de nous perdre et de découvrir, et sans nous en apercevoir, nous nous sommes aventurées dans la rue Norvin. Nous avons découvert un petit jardin, nommé Frédéric Dard. J’ai pris une photo. Je me suis demandé si Frédéric Dard avait habité le quartier et je me suis promis de faire des recherches. Il faut croire que la rue Norvin a attendu plusieurs années (cinq ans) pour se révéler à moi et seulement quatre jours avant de recevoir l’e-mail du lecteur de la Saison 1 de Brooklyn Paradi$.


À quelques pas de ce jardin Frédéric Dard a habité l’auteur du Passe-muraille, Marcel Aymé. Il y a une sculpture représentant son personnage qui passe à travers les murs devant un grand immeuble, rare à Montmartre, dans lequel il habitait avec sa femme. Les touristes s’arrêtent et se prennent en photo devant la statue surgissant du mur de pierre. Dans les années 80, je me souviens que nous saluions sa veuve avec un ami, Charlie, qui habitait dans la rue (avenue Junot) qui débouche sur la place de cet immeuble où elle habitait encore. Le jardin n’existait pas. Il a été créé en 2010.

 

Jardin Frederic Dard

La semaine suivante, je me suis baladée sur les quais de Seine, le lundi 8 mai exactement, et j’ai trouvé chez un bouquiniste des San Antonio. Une réédition anniversaire 1949-1999 de Fleuve Éditions. J’en ai acheté un Si ma tante en avait, j’ai toujours aimé cette expression qui se poursuit avec …elle serait mon oncle. Ça me fait rire encore aujourd’hui. Je me demande qui a inventé cette expression, est-ce Frédéric Dard où l’a-t-il entendue ? Ce San Antonio date de 1978.

Dans Brooklyn Paradi$, il y a un personnage, Sam Ming Lee dont l’excès de testostérone déborde dans le langage. Pour lui, tout se résume à en avoir ou pas. Il épuise la langue. Le vocabulaire en français semble inépuisable après deux saisons. ;)

 

San Antonio

San Antonio


Je ne découvre pas San Antonio, ni Frédéric Dard, je les redécouvre. Un des premiers policiers que j’ai lu dans mon adolescence, était un roman de Frédéric Dard signé par Frédéric Dard, je ne me souviens plus ni du titre, ni de l’histoire, je me souviens seulement que j’avais bien aimé. À l’époque, j’achetais des livres chez les libraires d’occasions pour quelques francs, centimes même. On y trouvait beaucoup de polars et de la science-fiction dans des versions écornées et jaunies. Et comme j’avais aimé ce premier livre de Frédéric Dard et qu’il y avait des aussi des San Antonio, j’en ai lu plusieurs. J’aimais bien la façon de parler de Bérurier. Il parlait comme beaucoup de gens parlaient dans les cafés à l’époque à Paris. Ça me faisait rire. J’avais entre 16 et 19 ans.

J’ai commencé à lire Si Ma Tante en avait. Dès la première page, j’ai eu un choc. Je me suis dit, il faut carrément être bilingue. Et je me demande comment je pouvais comprendre à 17 ans ! Par exemple :

Le pisseur se volte-face pour montrer son big zob transoceanique à la gonzesse. Il est chibré comme est encorné un cachalot, cézigue. La vioque se voile la face de son pépin et s’empresse de calter dans les bourrasques atlantiques.

Mais bon, ensuite, on s’habitue et on navigue dans cette langue dont on ne connaît pas tous les mots. Ce que je note, c’est que certains de ces mots d’argot s’emploient toujours aujourd’hui comme vioque, zob, chibré ou encore cézigue. Et parfois, on rencontre une poésie étonnante, brute, ancrée dans un quotidien banal ( le fameux commissaire San Antonio a atterri en Bretagne ) :

Je regarde tomber la pluie.

Plus exactement, je regarde son ruissellement le long des façades de granit. De toute beauté. Chiant mais noble. Le granit, franchement, c’est payant pour le noir et blanc. Évidemment, si tu préfères tourner en couleurs, vaut mieux filmer une corrida.

Ou encore :

La barde Delar’r et sa mégère sont allés chanter à l’autre extrémité de la place. Des badauds badent autour d’eux, graves et recueillis. Au bout de la place il y a le port et son troupeau de barlus ventre à ventre. Ensuite c’es le large. Et il est vachement large, le large, crois-moi.

Ce que je retiens dans cette lecture (que je n’ai pas encore finie) c’est l’extrême liberté de l’auteur. Souvent quand j’écris, je suis tentée, comme Frédéric Dard, de transformer un mot en verbe, je me retiens et bien San Antonio, lui, il ne se censure pas ; comme dans la langue anglaise où de nombreux mots deviennent des verbes, il “verbalise” les mots quand bon lui semble.

En fait, je remercie ce lecteur, qui habite à Jérusalem (juste pour vous dire que ce n’est pas un voisin de palier, ni un collègue), d’avoir comparé mon Brooklyn Paradi$ à un San Antonio. Non seulement, je le prends comme un compliment, mais en plus, cela m’a ouvert les yeux : sur la liberté dans l’écriture, la liberté d’utiliser le langage que l’on veut, d’oser écrire ce que l’on entend, d’oser jouer avec les mots, la langue. Bref de ne pas lui obéir.

Triple merci donc à ce lecteur d’avoir acheté mon livre et de l’avoir lu, de m’encourager vers la liberté de langage et de me faire redécouvrir San Antonio que je n’avais pas relu depuis mon adolescence.

Si vous savez si Frédéric Dard a vécu à Montmartre, n’hésitez pas à m’en informer dans les commentaires.

Un twittos fan de F Dard : @le_piton m’a informé que Frédéric Dard n’a jamais vécu à Montmartre et aussi comment ce jardin est né. Voici son Tweet :

Creation jardin Frederic Dard

Dans mon prochain billet je vous donne rendez-vous avec Michel Audiard, un scénariste que j’ai toujours admiré.

 

 

 

2 thoughts on “Sur la piste de Frédéric Dard, dare-dare

  1. Poljack

    J’ignore si Frédéric Dard a vécu à Montmartre. Je sais qu’il est originaire du Dauphiné et qu’il y a passé une partie de sa vie avant de s’exiler en Suisse, mais il n’est pas impossible qu’il soit resté quelque temps à Paris.
    Par contre, si je manque d’information à ce sujet, je peux affirmer que l’expression « si ma tante en avait » est antérieure à la parution du roman éponyme. Je l’ai entendu dans la bouche de mon père et dans celle de copain de lycée bien avant sa sortie. Comme souvent, San Antonio a utilisé une expression populaire que n’aurait pas reniée son fidèle comparse Bérurier.
    Pour moi qui ai lu presque tous les San Antonio, j’avoue qu’à la lecture de Brooklyn Paradis, ce n’est pas la comparaison qui m’est venu naturellement… Mais c’est le ressenti de ce lecteur, et c’est un chouette compliment, et si en plus cela te fait redécouvrir cet auteur et t’apporte matière à réflexion, on ne peut que s’en réjouir.

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    1. chrisimon Post author

      Merci pour ce supplément d’information PolJack et ta visite. Moi aussi, j’étais très loin de San Antonio quand j’ai commencé à écrire ma série Brooklyn Paradis, mais comme tu le dis, je redécouvre un auteur et surtout sa grande liberté face à la langue française. L’expression est donc antérieure, ça ne m’étonne pas !

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